Les Germes du Silence
Un récit de Nils Marange — Fantasy
I
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Dans le Jardin Bas, les émotions finissaient toujours par sortir des corps.
La colère tombait en éclats rouges et coupants ; le chagrin, en cristaux lourds encore chauds de larmes. À Selenne, on ramassait cette matière avant qu’elle ne se brise sous les semelles ou n’empoisonne les caniveaux.
À dix-sept ans, Lys savait reconnaître un germe au bruit qu’il faisait contre le cuivre d’un plateau.
Elle travaillait debout devant une table rainurée, les poignets dans des manchons de cuir bouilli. Au-dessus d’elle, les conduites de vapeur tremblaient à chaque purge. L’odeur de saumure, de sang séché et d’alcool de grain s’accrochait aux vêtements. Les germes arrivaient dans des boîtes numérotées : dispensaires, maisons de correction, salles d’accouchement, chambres de fièvre. On les lavait, on les pesait, on évaluait leur stabilité. Les plus beaux montaient vers les Jardins Suspendus. Le Bas gardait les fêlés, les mélangés, ceux dont la couleur trahissait plusieurs émotions à la fois.
— Lot trente-deux, annonça Teren derrière elle.
Lys tendit le plateau sans se retourner. Trois germes de peur, deux de soulagement et un fragment de colère glissèrent dans les alvéoles. Le dernier tinta contre le métal.
Une voix souffla aussitôt contre son oreille.
Ne me mets pas là.
Lys serra les mâchoires.
La voix ne venait pas de Teren. Elle ne venait de personne dans la salle. Elle vibrait dans la pulpe de ses doigts, malgré le cuir.
Ne me mets pas avec eux.
Elle déplaça le fragment de colère dans une coupelle isolée.
— Pourquoi tu sépares celui-là ? demanda Teren.
— Fêlure interne.
Il se pencha. Son nez presque collé au cristal, il plissa les yeux.
— Je ne vois rien.
— Tu verras quand il éclatera dans le bain.
Teren haussa les épaules. Il avait vingt ans, deux incisives en moins et la prudence de ceux qui n’avaient jamais eu assez à perdre. Il versa les autres germes dans la cuve de stabilisation.
Le fragment rouge se calma sous la main de Lys.
Depuis l’enfance, les germes lui parlaient. Certains ne donnaient qu’une sensation : une image de porte fermée, une odeur de pluie, le souvenir d’un visage qui n’était pas le sien. D’autres articulaient des mots. Lys avait compris très tôt que personne autour d’elle n’entendait rien. Une vieille greffeuse l’avait surprise, à neuf ans, en train de répondre à un cristal de chagrin. La femme lui avait serré le bras assez fort pour laisser quatre marques violettes.
« Si les Jardins apprennent ça, ils t’ouvriront pour voir où tu caches leurs voix. »
Lys n’avait plus répondu à haute voix.
À midi, la cloche de pause sonna. Les ouvriers quittèrent les tables en laissant les ventilateurs tirer la vapeur grasse vers les cheminées. Lys resta pour nettoyer son poste. Elle attendit que Teren disparaisse derrière les casiers, puis glissa le fragment rouge dans la poche intérieure de sa blouse.
— Mauvaise habitude.
Elle se retourna si vite que son coude heurta la table.
Maître Orin se tenait près de la porte de service. Il n’élevait jamais la voix. Il n’en avait pas besoin. Son visage paraissait taillé dans un bois gris, à l’exception des lignes translucides qui remontaient depuis son col jusqu’à sa mâchoire. Des greffes anciennes. Trop nombreuses. Lorsqu’il tournait la tête, certaines captaient la lumière comme des arêtes de verre sous la peau.
Son regard descendit vers la poche de Lys.
— J’allais le mettre en quarantaine.
— Dans ta chambre ?
Lys ne répondit pas.
Orin s’approcha du plateau, prit la pince qu’elle venait de déposer, observa la rainure laissée par le germe rouge.
— Tu as eu raison de l’isoler. Le bain l’aurait fait éclater.
Elle sentit la sueur refroidir entre ses omoplates.
— J’ai vu la fêlure.
— Non.
Il posa la pince.
— Tu l’as entendue.
La salle semblait soudain plus grande autour d’eux. Les conduites cognaient derrière les murs. Dans sa poche, le fragment rouge murmurait quelque chose d’incompréhensible.
Orin regarda longtemps Lys, puis il écarta légèrement le col de sa chemise. Une plaque laiteuse couvrait une partie de son sternum et disparaissait sous le tissu.
— J’en porte onze, dit-il. J’en ai entendu un seul, il y a vingt-sept ans. Une syllabe. Cela a suffi pour que je comprenne que nos manuels mentent.
Lys aurait préféré une menace. Au moins, elle aurait su contre quoi lutter. Orin venait de lui offrir un secret.
— Pourquoi personne ne le dit ?
— Parce qu’une ville entière vit de ce qu’elle préfère appeler de la matière.
Il remit son col en place.
— Et parce que les voix ne signifient pas que les germes sont innocents.
Lys pensa à Mila, couchée dans leur chambre avec les kystes qui lui poussaient sous la peau.
Orin suivit son silence jusque-là.
— Ta sœur s’aggrave.
Cette fois, Lys releva la tête.
— Vous la surveillez ?
— Je surveille mes apprentis. Tu doubles tes heures depuis cinq mois et des fragments disparaissent sur tes lots. Il n’était pas difficile de comprendre pourquoi.
Il aurait pu la livrer. Le vol de germes valait six mois aux galeries de tri, davantage si l’un d’eux avait été greffé sans autorisation.
Orin ouvrit la porte.
— Rentre chez toi. Demain, tu montes avec moi aux Jardins Suspendus.
— Je n’ai rien accepté.
— Je sais.
Il eut un mouvement de l’épaule, presque douloureux.
— Quand tu auras vu ce que nous gardons là-haut, tu pourras refuser en sachant ce que ton refus coûte.
Lys resta seule avec les tables vides. Dans sa poche, le fragment de colère s’était enfin tu.
II
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Mila avait placé une bassine près du lit.
Quand Lys entra, sa sœur était assise par terre, le dos contre le sommier. Une chemise trop grande collait à son ventre. Les kystes dessinaient sous le tissu des bosses dures, certaines grosses comme des noix. À côté d’elle, dans la bassine, trois petits cristaux couleur de miel baignaient dans une eau rosée.
— Ça a percé ?
Mila leva les yeux.
— Deux pendant que tu travaillais. Le troisième, je l’ai ouvert moi-même.
Lys posa son sac et s’accroupit. Un filet de sang avait séché sur le flanc de Mila.
— Avec quoi ?
— L’aiguille à cuir.
— Tu pouvais t’infecter.
— Je pouvais aussi attendre que ça me pousse jusque dans les côtes.
La colère de Mila avait maigri avec elle. Elle n’explosait plus. Elle restait dans la pièce, basse et chaude, comme un poêle mal tiré.
Lys prépara de l’eau bouillie. Lorsqu’elle souleva la chemise, Mila se crispa. La peau autour des kystes avait pris une teinte violacée. Le trop-plein n’était pas une maladie rare dans le Bas, mais chez Mila il progressait d’une manière que les dispensaires ne savaient pas traiter : son corps produisait des émotions sans parvenir à les rejeter correctement. Elles cristallisaient dans les tissus. Une extraction soulageait quelques jours. Puis tout recommençait.
— Orin sait, dit Lys.
— Pour les vols ?
— Pour moi.
Mila tourna la tête.
— Il sait que tu entends ?
Lys acquiesça.
La peur traversa le visage de sa sœur avant d’être avalée par une douleur plus forte. Un kyste venait de se tendre sous ses côtes.
— Alors on part.
— Avec quoi ?
— On marche.
— Jusqu’où ? La porte sud contrôle les bracelets de greffe. La porte des bateliers fouille les sacs. Et tu ne tiens pas trois rues quand ça commence à pousser.
Mila ferma les yeux. Lys détesta la précision de ses propres mots.
Dans la doublure de son sac, elle avait gardé autre chose que le fragment rouge. Un germe pâle, volé la semaine précédente dans une boîte réservée aux greffes d’oubli. Il était imparfait, strié d’une veine sombre, trop instable pour les Jardins Suspendus et trop précieux pour être détruit.
Elle le sortit.
Mila fixa le cristal.
— Non.
— Écoute-moi.
— C’est justement ce que je fais.
— Il peut ralentir le trop-plein.
— En effaçant quoi ?
Lys ne répondit pas tout de suite.
Le germe d’oubli était froid dans sa paume. Depuis qu’elle l’avait pris, une voix y revenait par intermittence. Elle ne formulait jamais de phrase entière. Elle montrait une chambre vide, une main lâchée, un visage dont les traits se dissolvaient dès qu’on essayait de le fixer.
— Je peux choisir la zone de greffe, dit Lys. Le poignet limite la diffusion. Une faible pénétration. Je le retire si ça tourne mal.
Mila eut un rire sans joie.
— Tu parles déjà comme eux.
Lys posa le cristal sur la table.
— Je ne te regarderai pas mourir pour éviter de leur ressembler.
Le silence resta longtemps entre elles.
Mila finit par tendre le bras.
— Une fois.
Lys nettoya la peau. Elle avait vu des centaines de greffes, préparé les instruments, maintenu des enfants pendant que d’autres travaillaient. Elle n’en avait jamais pratiqué seule.
Elle fixa la bague de cuivre autour du poignet de Mila pour ralentir le sang, puis posa le guide contre la veine. Le germe vibra dans la pince.
Prends seulement ce qu’elle donne.
La voix était plus nette que d’habitude.
Lys suspendit son geste.
— Quoi ? demanda Mila.
— Rien.
Le cristal venait de changer de température. Il réchauffait la pince.
Prends seulement ce qu’elle donne.
— Mila, pense à quelque chose que tu acceptes de perdre.
— Tu avais dit que tu pouvais choisir.
— Je peux guider. Pas commander.
La main de Mila se mit à trembler.
— Je ne veux plus.
Un kyste éclata sous sa clavicule. Mila cria, se plia sur elle-même. Une pointe jaune traversa la peau dans un mélange de sang et de liquide clair.
Lys prit sa décision avant d’avoir fini de la comprendre.
Elle enfonça le germe.
Mila hurla une seconde fois.
Le cristal entra lentement, poussé par la vis du guide. La peau se tendit autour de ses arêtes. Une odeur de métal chaud emplit la chambre. Lys vit une ligne laiteuse remonter sous la peau de l’avant-bras, gagner le coude, puis s’arrêter.
— Pense à quelque chose que tu peux donner !
Mila pleurait.
— La chambre de maman à l’hospice, souffla-t-elle. Je donne ça. Seulement ça.
Le germe pulsa.
Lys entendit un bruit immense, comme une foule qui inspire au même instant.
Puis tout s’arrêta.
Les kystes de Mila se détendirent. Sa respiration ralentit. Une partie de la couleur revint dans ses lèvres.
Lys desserra la bague de cuivre. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle dut s’y reprendre à deux fois.
Mila dormit douze heures.
Au matin, elle se leva sans grimacer. Elle mangea une tranche de pain entière, chose qu’elle n’avait plus faite depuis des semaines, puis se mit à chercher quelque chose dans la caisse sous le lit.
— Tu as déplacé le portrait ?
Lys sentit son ventre se serrer.
Elle sortit la photographie enveloppée dans un carré de toile. Leur mère y avait vingt-neuf ans, les cheveux attachés haut, un sourire fatigué qui penchait toujours du même côté.
Mila prit la photo.
— C’est qui ?
Lys ne trouva pas immédiatement sa voix.
— Maman.
Mila regarda encore.
— Je sais ce que le mot veut dire.
Elle posa le portrait sur la table avec une précaution qui fit plus mal qu’un rejet.
— Je ne sais pas qui est cette femme.
Lys s’assit.
Le germe au poignet de Mila resta silencieux.
— Tu m’avais dit la chambre de l’hospice, murmura Lys.
— J’ai donné ce que je pouvais.
Mila releva les yeux vers elle.
— C’est toi qui as décidé que ça suffisait pour ouvrir la porte.
III
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Les Jardins Suspendus commençaient trois cents marches au-dessus du quartier de Lys.
À mesure qu’elle montait derrière Orin, l’air changeait. Les conduites ouvertes disparaissaient dans les murs. Les pavés devenaient des dalles pâles lavées chaque matin. Même le bruit semblait filtré. Dans le Bas, Selenne grinçait sous la chaleur et les toux des ateliers. Là-haut, on avait dépensé de l’argent pour rendre la mécanique muette.
Orin boitait. Lys ne l’avait jamais remarqué au Jardin Bas.
— Une greffe ? demanda-t-elle.
— Trois.
— Ratées ?
— Réussies selon les critères de l’époque.
Il poussa une porte de verre. Derrière, un bassin circulaire occupait le centre d’une salle blanche. Des centaines de germes reposaient dans l’eau, chacun maintenu par un fil d’argent. Leur lumière se réfléchissait au plafond.
Le murmure frappa Lys si fort qu’elle dut saisir le chambranle.
Des voix. Des centaines. Certaines humaines, proches, déformées par une peur ou un désir reconnaissable. D’autres portaient une cadence étrangère, une manière d’habiter les mots qui ne ressemblait à personne qu’elle eût entendu dans Selenne.
Orin attendit qu’elle retrouve son équilibre.
— Voilà ce que je voulais te montrer.
— Vous les entendez ?
— Non. Je sens parfois qu’ils réagissent. Toi, tu vas plus loin.
Lys entra. Le bassin sentait la pierre humide et l’orage.
Elle s’approcha d’un cristal bleu monté sur un support noir. Une image traversa aussitôt son esprit : une ville sous un ciel couleur de cuivre, des centaines de personnes assises dans une avenue, les mains ouvertes sur leurs genoux. Personne ne parlait. Derrière elles brûlaient des bâtiments dont les flammes n’émettaient aucun bruit.
Lys recula.
— Qui sont-ils ?
Orin s’accouda au bassin.
— Les textes les plus anciens les appellent les Muets. Regarde la structure de celui-ci.
— Alors chaque cristal contient quelqu’un.
— Non. C’est là que les histoires deviennent dangereuses.
Il prit une tige de verre et fit tourner le germe brun. Une trame sombre apparut sous la surface, trop régulière pour une cristallisation ordinaire.
— Les germes récents gardent des traces de celui qui les produit. Ceux-là gardent davantage : des souvenirs, parfois une volonté. Et cette trame peut se reproduire lorsqu’un germe neuf se forme près d’un ancien.
Lys pensa au germe d’oubli dans le poignet de Mila.
— Vous saviez.
— Je soupçonnais.
— Vous greffez quand même.
Orin se redressa.
— Hier, une femme est arrivée ici incapable d’entrer dans la chambre de son fils mort. Un germe de courage lui a permis d’y passer une heure et d’en ressortir avec ses vêtements. La semaine dernière, un chirurgien a reçu une greffe de calme avant d’ouvrir le ventre d’un enfant. Il lui a sauvé la vie. Dans le Bas, ton voisin de palier porte probablement deux fragments de sommeil pour ne pas frapper ses enfants quand il rentre des fonderies.
— Ça ne répond pas.
— Si. Seulement la réponse ne te plaît pas.
Il s’approcha d’elle.
— Je ne sais pas si ce cristal souffre comme toi. Je sais que le chirurgien qui portait du calme n’a pas tremblé et que l’enfant respire encore. Si tu cherches une règle propre, je n’en ai pas.
Lys pensa à la photographie sur la table. Mila avait cessé d’avoir mal. La place de leur mère s’était vidée.
Orin l’emmena dans une salle plus petite. Une femme en uniforme y attendait, assise sur une chaise inclinée. Elle avait une trentaine d’années, le visage durci par plusieurs nuits sans sommeil.
— Capitaine Siva, dit Orin. Surveillance des portes nord. Elle demande une greffe de fermeté.
Siva observa Lys.
— C’est l’apprentie qui écoute ?
— C’est la greffeuse qui décidera si le germe vous accepte.
Le mot fit tressaillir Lys : greffeuse.
Orin posa devant elle un cristal gris, long comme une phalange.
Dès qu’elle le toucha, une sensation de froid sec lui traversa le bras.
Non.
— Il refuse.
Siva se pencha.
— Refuse quoi ?
Lys ferma les yeux. Le germe lui montrait une foule comprimée contre une grille, des mains levées, le visage d’un adolescent plaqué contre la pierre.
— Pourquoi voulez-vous de la fermeté ?
— Parce que mes hommes hésitent pendant les contrôles.
— À faire quoi ?
Siva regarda Orin.
— C’est nécessaire ?
— Aujourd’hui, oui.
La capitaine se raidit.
— L’ordre est de fermer les portes aux porteurs instables. Mes hommes hésitent quand il y a des enfants. Moi aussi.
Le germe vibra sous les doigts de Lys.
Pas pour frapper.
Elle traduisit.
Siva eut un sourire bref.
— Et si je promets de ne pas frapper ?
Le cristal resta froid.
— Il ne vous croit pas.
— Moi non plus, parfois.
La réponse déstabilisa Lys davantage qu’une colère.
Siva ôta son gant. Une cicatrice traversait sa paume.
— Mon fils est mort la dernière fois que j’ai hésité. Une femme avait sa petite dans les bras. J’ai ouvert. Le germe de colère de son frère a éclaté dans le dortoir derrière la porte. Trois morts. Depuis, quand un enfant pleure devant ma grille, ma main reste sur la poignée. Je veux qu’elle ferme quand il faut fermer.
Le germe se réchauffa.
Une autre image vint à Lys : une porte fermée, puis une main qui reste sur la poignée au lieu de s’en détourner.
— Il accepte, dit-elle. À une condition.
— Laquelle ?
— Vous garderez la peur.
Siva fronça les sourcils.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
— Alors cherchez un autre germe.
Orin ne bougea pas.
Après un long moment, Siva tendit le bras.
— Gardons la peur.
IV
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Pendant trois semaines, Lys monta chaque matin avant l’aube et redescendit après la fermeture des bassins.
Elle apprit que les germes n’avaient rien d’un peuple uni. Certains suppliaient qu’on les greffe, avides de retrouver un corps, même pour quelques années. D’autres refusaient tout contact. Quelques-uns mentaient. Un germe de tendresse avait tenté de pousser une jeune mère à l’implanter près du cœur ; Lys avait compris au dernier moment que la voix cherchait moins à apaiser la femme qu’à étouffer sa colère jusqu’à la rendre incapable de se défendre contre son mari.
Orin ne niait jamais les échecs. Il les consignait.
C’était ce qui empêchait Lys de le haïr correctement.
Le soir, elle retrouvait Mila dans une chambre devenue trop petite pour le silence qui s’y installait.
La première greffe avait ralenti les kystes. Elle n’avait rien guéri. Deux nouvelles masses étaient apparues au-dessus de la hanche, moins douloureuses que les précédentes mais plus profondes. Orin avait proposé un traitement expérimental fondé sur des micro-extractions, sans oubli. Mila avait refusé avant même que Lys termine son explication.
— Tu n’as plus le droit de décider ce qui entre dans mon corps.
— Je ne décide rien. Je te propose.
— Avec leurs mots.
— Avec une possibilité.
Mila releva sa chemise et montra la ligne pâle qui courait encore autour de son poignet.
— Ça aussi, c’était une possibilité.
Lys prit appui contre la table.
— Tu dormais assise parce que t’allonger te faisait hurler.
— Et maintenant je peux dormir sans savoir pourquoi j’ai rêvé toute mon enfance d’une femme que je ne reconnais plus.
— Tu voulais donner la chambre de l’hospice.
— J’avais quinze ans, j’avais mal et tu tenais une pointe contre mon bras.
Chaque mot trouvait sa place avec une précision que Lys aurait préférée à la colère.
Mila ouvrit la caisse sous le lit et posa le portrait sur la table.
— Je le regarde tous les jours. Je connais la cicatrice au-dessus de son sourcil. Je sais que tu dis qu’elle chantait faux. Je sais qu’elle avait peur des chiens. Tout ça, je l’ai appris depuis la greffe. Ce ne sont plus mes souvenirs.
Elle poussa la photographie vers Lys.
— Tu m’as laissé des renseignements sur ma mère.
Lys sentit les voix récoltées pendant la journée remuer dans sa tête. Elle ferma les yeux jusqu’à ce qu’elles reculent.
— Je voulais te garder en vie.
— Je sais.
Cette douceur-là fut pire.
— Et je ne sais pas si je te pardonnerai.
Lys resta jusqu’à ce que la lampe manque d’huile. Elles ne parlèrent presque plus.
Le lendemain, Orin l’attendait dans la galerie des bassins avec un dossier fermé par une sangle de cuir.
— Le Conseil a donné son accord.
Lys ne toucha pas le dossier.
— Pour quoi ?
— Le Chœur.
Elle avait entendu ce mot chez les anciens greffeurs, toujours à mi-voix. Un projet abandonné, puis repris, puis déclaré impossible. Orin desserra la sangle.
Les dessins montraient un corps allongé au centre d’un anneau de cuivre. Quarante-huit conduites convergeaient vers le thorax et la colonne. À la marge, des notes décrivaient une saturation progressive de la matrice nerveuse.
— Vous voulez mettre quarante-huit germes dans quelqu’un.
— Trente-deux pour la première phase.
— C’est censé me rassurer ?
— C’est censé être exact.
Orin tourna une page.
— Les Silencieux apparaissent quand trop de matrices incompatibles s’ancrent sans organisation. Le corps cesse de distinguer ce qui vient de lui et ce qui vient des germes. Nous avons perdu des centaines de personnes en vingt ans. Le Chœur vise à créer une architecture stable, avec un hôte volontaire et un système de filtrage.
— Un hôte qui restera lui-même ?
Orin ne répondit pas immédiatement.
— C’est l’objectif.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Il passa une main sur son sternum, à l’endroit où dormaient ses propres greffes.
— Nous ne savons pas.
Lys referma le dossier.
— Alors non.
— Tu n’es pas l’hôte.
— Vous avez besoin de moi pour écouter.
— Oui.
— Alors non.
Orin la regarda avec une fatigue qu’elle ne lui connaissait pas.
— Viens rencontrer Erian avant de décider à sa place.
V
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Erian vivait dans une chambre du quatrième niveau, au-dessus des teintureries.
Il avait dix-neuf ans et la peau trop nette d’un garçon qui avait cessé de sortir. Aucune cristallisation visible. Aucun kyste. Pourtant, quand Lys entra, elle entendit autour de lui un bourdonnement semblable à celui d’une ruche enfermée dans un mur.
— Je m’attendais à quelqu’un de plus impressionnant, dit-il.
— Moi aussi.
Il sourit.
Orin resta près de la porte.
— Chez Erian, rien ne tombe, dit Orin. Tout reste pris dans les nerfs et se brise avant d’atteindre la peau.
— Il peut parler tout seul, dit Erian.
Orin inclina la tête et sortit.
Erian attendit que la porte se ferme.
— Il adore donner des noms aux façons de mourir.
Lys s’assit en face de lui.
— Tu es volontaire ?
— Oui.
— Tu sais que tu peux devenir Silencieux.
— Je le deviens déjà.
Il leva la main. Ses doigts ne tremblaient pas, mais son regard se fixa dessus comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre.
— Hier, j’ai reçu une lettre de mon père. J’ai reconnu son écriture. Je savais que j’étais content. Je n’ai rien senti. Une heure plus tard, j’ai pleuré en regardant un bol vide. Mon corps distribue ce qui reste au hasard.
— Et Orin te promet quoi ?
— Rien. C’est pour ça que je l’ai cru.
Lys détourna les yeux vers la fenêtre. En contrebas, des draps rouges séchaient au-dessus des ruelles.
— Ils pensent que je veux t’empêcher de choisir.
— Tu le veux.
— Je veux qu’on te dise le prix.
— Tu le connais ?
Elle ne répondit pas.
Erian se pencha.
— Ce qui m’énerve, c’est vos mains. Orin avec ses chiffres, le Conseil avec ses autorisations, toi avec ta façon de me regarder comme si j’étais déjà à sauver. J’ai dix-neuf ans. J’aimerais décider au moins de ce qu’on fait de mon corps.
Lys encaissa.
— Qu’est-ce que tu veux, alors ?
Il prit le temps de réfléchir.
— Me réveiller et savoir qu’une joie est à moi. Boire une bière tiède, rire pour une blague idiote, me disputer avec mon père. Et si je crève sur leur table, qu’Orin écrive au moins autre chose que « dissociation de matrice » dans son foutu dossier.
Sur le trajet du retour, Lys se surprit à penser surtout à la bière tiède.
Aux Jardins Suspendus, elle demanda à voir les trente-deux germes choisis pour le Chœur.
Orin fit vider une salle et les aligna sur des supports séparés. Les cristaux variaient du blanc opaque au noir presque métallique. Plusieurs étaient antérieurs aux archives de Selenne.
Lys posa les deux mains sur la table.
Le vacarme la plia en deux.
Elle vit une cité ancienne creusée dans une montagne. Des hommes et des femmes qui plaçaient volontairement leurs germes dans des cavités de pierre. Des enfants à qui l’on n’avait rien demandé. Une guerre menée sans cris parce que les soldats avaient été greffés de calme jusqu’à perdre la capacité d’avoir peur. Puis une assemblée, des milliers de personnes sous une voûte, débattant avec les mains tandis que leurs voix se retiraient une à une.
Un des germes noirs parla.
Nous avons survécu parce que nous avons cessé d’être seuls.
Un autre répondit, plus aigu.
Mensonge.
Puis plusieurs voix se chevauchèrent.
Corps.
Repos.
Ouvre.
Ferme.
Nous avons assez attendu.
Lys arracha ses mains de la table.
Du sang coulait de son nez.
Orin lui tendit un linge.
— Qu’ont-ils dit ?
— Ils ne sont d’accord sur rien.
— C’est plutôt rassurant.
— Pourquoi ?
— Une conscience unique serait plus difficile à contenir qu’un conflit.
Lys essuya son nez.
— Vous pensez encore comme un ingénieur.
— Et toi comme quelqu’un qui croit qu’entendre donne raison.
Il désigna les germes.
— Certains veulent prendre Erian. Je le sais sans les entendre. D’autres l’aideront peut-être à rester lui-même. Ton rôle n’est pas de leur obéir. Il est de distinguer.
— Et si je me trompe ?
Orin la regarda franchement.
— Quelqu’un paiera.
Orin rabattit la housse grise sur les supports. Sous le tissu, plusieurs germes continuèrent de vibrer.
VI
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La veille de la greffe, Mila eut une crise.
Lys la trouva dans l’escalier, à quatre marches de leur porte. Sa sœur avait essayé de descendre seule jusqu’au dispensaire. Un kyste sous l’omoplate avait rompu ; des fragments translucides collaient à sa chemise avec du sang.
Lys la porta jusque dans la chambre.
— Ne me greffe rien.
— Je vais seulement extraire ce qui a percé.
— Jure-le.
— Je te le jure.
Mila mordit un morceau de cuir pendant que Lys nettoyait la plaie. Le kyste avait formé une poche irrégulière dans le muscle. Chaque fois que la pince touchait le cristal, Mila se raidissait.
— À quoi tu pensais quand celui-là s’est formé ? demanda Lys.
— À toi.
La pince s’arrêta.
Mila avait les yeux fermés.
— Je ne sais jamais si je veux que tu rentres ou si je veux que tu ne reviennes plus. Mon corps a dû décider de garder les deux.
Lys reprit l’extraction. Elle retira un fragment rose, puis un deuxième plus sombre. Dans sa pince, les deux vibraient avec une hostilité sourde.
— Demain, ils font le Chœur.
Mila rouvrit les yeux.
— Et tu vas les aider.
— Oui.
— Pourquoi ?
Lys déposa le fragment dans une coupelle.
— Parce qu’Erian a choisi. Parce que si je ne suis pas là, ils le feront avec quelqu’un qui n’entend rien. Parce que je veux savoir ce qu’ils ont mis dans ton poignet.
— Enfin.
— Quoi ?
— Une raison qui ne commence pas par me sauver.
Lys sentit quelque chose céder en elle, sans savoir s’il s’agissait d’un soulagement ou d’une honte.
Mila reprit son souffle.
— Si tu découvres comment retirer celui-là sans m’arracher encore autre chose, je te laisserai essayer.
— D’accord.
— Et si tu ne sais pas, tu le laisses.
— D’accord.
Mila attrapa son poignet avant qu’elle ne se relève.
— Lys.
— Oui ?
— Je ne te pardonne pas encore.
Le mot encore portait une ouverture si étroite que Lys n’osa pas y toucher.
Elle resta assise près du lit jusqu’à ce que Mila s’endorme.
Le lendemain, la terrasse haute avait été fermée au public. Sous le dôme de verre, le soleil d’hiver faisait briller les instruments avec une netteté cruelle.
Erian était déjà installé au centre de l’anneau de cuivre. On lui avait rasé une bande de cheveux le long de la nuque. Trente-deux conduites fines descendaient vers des points marqués sur son torse, ses bras et sa colonne.
— Tu peux encore arrêter, lui dit Lys.
— Toi aussi.
Orin vérifia les attaches.
— Première phase : huit germes. Si la cohérence tombe sous le seuil, nous interrompons.
— Et si les germes refusent l’interruption ? demanda Lys.
— Alors nous coupons les conduites.
— Elles sont en verre.
— Je sais de quoi elles sont faites.
Elle remarqua une scie courte posée près de lui.
Lys prit place dans le siège de liaison. Deux aiguilles de lecture entrèrent sous la peau de ses avant-bras. Une brûlure remonta jusqu’aux épaules.
— Ce dispositif ne greffe rien, dit Orin. Il amplifie la résonance. Tu écouteras à travers lui.
— Vous l’avez testé ?
— Sur des animaux.
Erian rit faiblement.
— Ça, il avait oublié de me le dire.
Orin ne sourit pas.
Le premier germe descendit dans sa conduite.
Lys sentit une présence toucher Erian comme une main posée sur un front. Une mémoire de rivière. Un homme ancien lavant ses bras dans une eau noire. Le cœur d’Erian accéléra puis retrouva un rythme stable.
Le deuxième apporta une peur immense. Erian cria. Lys entendit la voix chercher un endroit où s’accrocher.
— Celui-là veut sortir.
Orin ouvrit la vanne d’évacuation. Le germe remonta de quelques centimètres, puis se bloqua.
— Il résiste.
— Coupe.
Orin saisit la scie et trancha la conduite. Le cristal tomba dans un bac de sel où il se fendit avec un claquement sec.
La voix s’éteignit.
Erian pleurait.
— Continue, souffla-t-il.
Les germes trois à huit entrèrent.
À la fin de la première phase, Erian était encore lui-même. Il donna son nom, sa date de naissance, le prénom de son père. Lorsqu’Orin lui demanda ce qu’il ressentait, il répondit après un long silence :
— Trop de choses, mais elles ont des bords.
Orin regarda Lys.
— Deuxième phase.
Elle aurait voulu dire non. La voix du germe noir, celui qui avait parlé de survie, revenait au fond du dispositif.
Ouvre.
Lys posa la main sur le levier d’arrêt.
— Quatre seulement.
Orin acquiesça.
Le neuvième germe entra.
Puis le dixième.
Au onzième, Erian se cambra si violemment que la sangle de son épaule se déchira.
Toutes les voix se mirent à parler en même temps.
VII
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Le dôme disparut.
Lys ne vit plus la terrasse, ni Orin, ni le corps attaché dans l’anneau. Elle se trouvait au milieu d’une ville morte où des milliers de silhouettes marchaient sans visage. Chacune portait un cristal à la place de la bouche.
Une voix passa à travers les autres.
Donne-nous l’espace.
Lys chercha Erian.
Elle le trouva dans le vacarme sous la forme d’un souvenir : un garçon de huit ans assis sur un quai, les pieds au-dessus de l’eau, son père lui apprenant à cracher entre deux pierres. Un rire monta, aussitôt couvert par une masse de voix.
Corps.
Enfin.
Lys comprit que le Chœur ne cherchait plus à s’organiser. Plusieurs germes utilisaient la matrice d’Erian comme une porte et forçaient les autres à suivre.
Elle tira le levier d’arrêt.
Rien ne se passa.
Dans le monde réel, quelqu’un criait son nom.
Lys ouvrit les yeux.
Les conduites vibraient. Des lignes de cristal couraient déjà sous la peau d’Erian, depuis le sternum jusqu’à la gorge. Orin frappait une vanne avec la poignée de la scie.
— La pression revient par le réseau !
— Coupe tout !
— Si je coupe maintenant, ce qui est engagé reste en lui.
Erian ouvrit les yeux.
Ils n’avaient plus la même couleur. Un iris brun, l’autre presque blanc.
— Lys ?
Sa voix portait plusieurs souffles.
— Je suis là.
— Je ne trouve plus…
Il suffoqua.
— Quoi ?
— Mon quai.
Les voix l’avaient atteint.
Lys arracha une des aiguilles de lecture de son bras. Le sang jaillit. La moitié du vacarme disparut, mais la connexion avec Erian resta active par l’autre bras.
Orin comprit son geste.
— Ne fais pas ça.
— Le réseau cherche une seconde matrice.
— Justement.
Lys regarda les conduites. Le germe noir vibrait près du cœur d’Erian, entouré d’une lumière sourde. Elle l’entendait avec une netteté atroce.
Nous avons besoin d’un lieu.
— Vous n’aurez pas le sien.
Elle saisit la conduite principale à deux mains.
Orin lui frappa les poignets et la repoussa contre le siège.
— Le cuivre est chargé. Tu vas te cuire les nerfs.
— Si on coupe, combien restent en lui ?
— Onze.
— Il ne tiendra pas.
— Et toi non plus.
— Lâche le réseau, dit-il. Je peux refermer la boucle.
— Sur lui ?
Orin regarda les manomètres. Sa main resta suspendue au-dessus de la vanne.
— Donne-moi trente secondes.
— Il n’en a pas trente.
— Ce protocole a pris onze ans.
Erian tira sur sa sangle.
— J’en ai rien à foutre de vos onze ans. Faites quelque chose.
Lys vit Orin hésiter. Une seconde seulement. Ce fut assez.
Lys planta la seconde aiguille de lecture dans la chair de sa paume au lieu de la remettre dans son avant-bras. La pointe traversa presque jusqu’au dos de la main.
La douleur lui remonta jusqu’aux dents et vida l’air de ses poumons.
Le réseau se réorganisa aussitôt.
Les germes trouvèrent en elle ce qu’ils cherchaient depuis le début : une écoute déjà ouverte.
Le germe noir se détourna d’Erian.
Orin jura et abattit la scie sur la conduite principale.
Le verre éclata.
Une pluie de fragments frappa Lys au visage et à la poitrine. Quelque chose entra dans sa main autour de l’aiguille. Elle sentit chaque nerf s’allumer séparément, depuis les doigts jusqu’à l’épaule. Sa peau se tendit. Des arêtes dures poussèrent sous sa paume.
Puis les voix arrivèrent.
Elles ne formaient aucun chœur. Elles se heurtaient, se mordaient, réclamaient des souvenirs, du mouvement, une bouche. Lys entendit sa propre enfance se mêler à des rues disparues depuis des siècles. Le rire de Mila enfant passa devant elle ; une voix étrangère tenta de le saisir.
Lys referma mentalement la main dessus.
Non.
La voix insista.
Elle serra plus fort.
La douleur de sa vraie main devint insupportable. Quelqu’un lui maintenait l’épaule. Orin. Elle sentit la scie couper une deuxième conduite, puis une troisième.
— Reste avec moi !
— Erian ?
— Vivant.
— Son quai ?
— Quoi ?
— Demande-lui son quai.
Orin se pencha vers le garçon.
Erian respirait par saccades. Son iris blanc avait repris un peu de brun.
— Le quai, Erian. Dis-moi ce qu’il y avait.
Un silence.
— De l’eau.
Lys sentit ses jambes céder.
— Quoi d’autre ?
— Mon père.
La voix d’Erian se brisa.
— Il trichait. Il disait qu’il touchait la pierre du milieu et il touchait celle d’avant.
Lys rit ou sanglota ; elle ne sut jamais lequel.
Orin coupa la dernière conduite.
Le monde s’éteignit.
Quand Lys revint à elle, sa main droite était enveloppée de bandages jusqu’au coude.
Elle essaya de bouger les doigts.
Rien.
Un murmure répondit dans sa tête.
Nous sommes encore là.
Elle tourna le visage vers le mur et vomit.
VIII
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Lys resta neuf jours dans l’infirmerie haute. Les trois premiers, deux agents du Conseil gardèrent la porte et notèrent le nom de chaque soignant qui entrait.
Les chirurgiens retirèrent dix-sept fragments de sa paume et de son avant-bras. Ils laissèrent les autres. Chaque tentative d’approcher certaines esquilles faisait monter sa fièvre et déclenchait chez les germes voisins des vibrations assez fortes pour fissurer leurs flacons.
Sa main ne récupéra presque aucun mouvement. Le pouce répondait parfois. L’index se pliait d’un demi-centimètre lorsqu’elle se concentrait. Sous la peau, une ligne sombre courait de la base de la paume jusqu’au poignet.
Au troisième matin, elle tenta de boutonner seule sa chemise. Sa main droite resta posée contre le tissu comme un morceau de bois chaud. Elle coinça un bouton entre ses dents, tira de la gauche, rata la boutonnière et recommença jusqu’à faire saigner la peau sous l’attelle. À midi, elle renversa son bol en voulant le retenir par réflexe. Ensuite, elle cessa de poser les objets du côté droit du lit.
Les voix, elles, étaient intactes.
Trois parlaient souvent. Les autres apparaissaient par poussées, surtout la nuit. Elles n’obéissaient pas. Certaines l’aidaient à repousser les intrusions des germes proches ; d’autres essayaient de voler une image lorsqu’elle dormait. Lys apprit à écrire ses souvenirs chaque matin pour vérifier ce qui lui appartenait encore.
Au sixième jour, Orin entra avec les deux agents du Conseil dans son dos. Il attendit qu’ils referment la porte, sans s’éloigner du battant.
Il posa sur la table le dossier du Chœur.
— Le Conseil l’a suspendu.
— Suspendu.
— Ils ne détruisent jamais une idée qui a coûté cher.
— Et moi ?
— Ils voudraient te classer comme matrice contaminée et te garder ici.
— Vous voudriez quoi ?
Orin posa deux doigts sur le dossier.
— Que ce qui s’est passé ne devienne pas une raison de renoncer à comprendre.
Lys regarda sa main bandée.
— Erian ?
— Il marche et mange normalement. Il reconnaît son père.
— Et les voix ?
— Il en entend une.
Lys releva les yeux.
— Laquelle ?
— Il l’appelle la femme de la rivière. Elle ne lui parle qu’en rêve.
— Ça vous satisfait ?
Orin s’assit.
— Non.
Pour la première fois, il paraissait vieux.
— J’ai eu tort sur l’équilibre. Pas sur la nécessité de comprendre ce que nous avons ouvert.
Lys attendit la suite. Elle ne vint pas.
— Vous allez arrêter les greffes ? demanda-t-elle.
— Non.
La réponse l’irrita presque autant qu’elle la rassura.
— Pourquoi ?
— Siva tient toujours la porte nord sans frapper les enfants, et des malades vivent grâce à des fragments que nous comprenons mal. Ce qui t’est arrivé ne rend pas soudain chaque greffe criminelle.
Il regarda sa propre poitrine.
— En revanche, nous allons cesser de traiter les vieux germes comme des réserves inertes. Chaque greffe ancienne devra être écoutée, si nous trouvons assez de gens capables de le faire.
— Vous n’en avez qu’une.
— Pour l’instant.
Lys secoua la tête.
— Je ne travaillerai plus ici.
— Tu ne travailles déjà plus ici. Le Conseil t’a radiée avant ton réveil.
Lys le fixa.
— Alors pourquoi suis-je encore dans leur lit ?
— Parce que j’ai retiré du rapport la ligne où tu détournes volontairement le réseau. Avec ce mot-là, sabotage, tu descendais aux chambres de contrôle au lieu de rentrer chez toi.
— Vous m’avez protégée.
— Je me suis protégé aussi. Si le Conseil décide que le Chœur a été détruit par une apprentie, il cherchera qui l’a laissée approcher du levier.
Il se pencha, assez pour que sa voix n’atteigne pas la porte.
— Tu seras contrôlée chaque semaine. Si une voix prend ton corps, ou celui de quelqu’un par ton intermédiaire, ils viendront te chercher. Je ne les arrêterai pas.
Orin se leva.
Puis il posa quelque chose sur le drap : le germe d’oubli retiré du poignet de Mila.
Lys cessa de respirer.
— Elle a accepté ?
— Elle a demandé l’extraction elle-même et exigé que le germe te soit remis. Une micro-incision. Aucune perte supplémentaire détectable.
— Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?
— Parce qu’elle m’a demandé de ne pas le faire avant que ce soit terminé.
Lys fixa le cristal. Une veine sombre le traversait toujours.
— Elle est où ?
— Chez vous.
Lys tendit sa main gauche vers le germe.
Dès qu’elle le toucha, une voix ancienne souffla.
Nous avons pris plus qu’elle n’avait offert.
Lys ferma les yeux.
— Vous saviez ? demanda Orin.
— Non.
Elle sentit une colère froide monter en elle. Pour une fois, aucune des voix ne tenta de la détourner.
— Maintenant, oui.
Orin ouvrit la porte.
— Qu’est-ce que tu vas faire du germe ?
Lys regarda le cristal d’oubli.
— Lui demander ce qu’il peut rendre.
— Et s’il ne peut rien ?
Lys referma l’étui. Orin ouvrit la porte ; les deux agents se redressèrent aussitôt dans le couloir.
IX
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Mila ouvrit la porte avec une cicatrice neuve au poignet.
Elle regarda d’abord la main immobilisée de Lys, puis son visage.
— On m’a dit que tu avais essayé de mourir de façon compliquée.
— Ils exagèrent.
— Orin m’a montré le rapport.
Lys entra.
La chambre n’avait presque pas changé. Le portrait de leur mère se trouvait encore sur la table, maintenu debout contre une tasse ébréchée.
Mila vit le petit étui de cuivre dans la main gauche de Lys.
— Tu l’as pris.
— Oui.
— Il parle ?
Lys s’assit.
— Oui.
Mila resta debout.
— Et ?
Lys aurait voulu choisir une phrase moins dure. Les voix dans sa tête s’agitèrent. Elle les repoussa.
— Il a pris plus que ce que tu avais donné.
Mila ne bougea pas.
— Je m’en doutais.
— Je peux essayer de comprendre comment. Peut-être retrouver une trace.
— Une trace de maman ?
— Peut-être.
Le mot lui déplut dès qu’il sortit.
Mila s’assit en face d’elle.
— Et qu’est-ce que ça coûtera ?
— Je ne sais pas.
— Alors non.
Lys acquiesça.
Mila la regarda, surprise.
— C’est tout ?
— C’est ton corps.
Un silence passa entre elles. Il n’était plus le même que les semaines précédentes.
Mila prit la photographie. Elle la fit tourner entre ses doigts.
— Raconte-moi encore sa voix.
Lys sentit sa gorge se serrer.
— Grave le matin. Plus claire le soir. Elle avalait la moitié des mots quand elle était pressée.
— Elle chantait faux ?
— Terriblement.
— Quoi ?
— Une vieille chanson des bateliers. Toujours le même couplet parce qu’elle ne connaissait pas la suite.
Mila sourit. Ce sourire n’était pas un souvenir retrouvé. Il appartenait entièrement au présent.
— Je ne la retrouve pas quand tu racontes, dit-elle. Je fabrique quelqu’un d’autre.
— Je sais.
— Ça me met en colère.
— Je sais aussi.
Mila posa la photo.
— Je t’en veux encore.
Lys baissa les yeux vers sa main morte.
— Tu peux.
— Arrête de me donner la permission.
Lys releva la tête.
Mila avait les larmes aux yeux et semblait furieuse de les sentir venir.
— Tu m’as prise pour une chose fragile qu’il fallait sauver à n’importe quel prix. Eux prennent les germes pour des outils. Toi, tu m’as prise pour ton devoir. Ce n’était pas tellement différent.
La phrase trouva Lys exactement là où elle avait évité de regarder.
— D’accord.
— Et ne dis pas d’accord comme si tu classais ça dans un dossier.
Lys inspira.
— Je suis désolée.
Mila attendit.
— Je suis désolée d’avoir eu peur de te perdre au point de ne plus te demander ce que tu acceptais de perdre toi-même.
Cette fois, Mila ne répondit pas tout de suite.
Le germe d’oubli vibra dans l’étui.
Lys posa sa main gauche dessus. La voix ancienne remua.
Rendre n’est pas refaire.
Elle traduisit à Mila.
— Ça, je pourrais presque le croire, dit sa sœur.
Elles restèrent ensemble jusqu’au soir.
Au moment de partir, Lys laissa le germe sur la table.
— Tu oublies ça, dit Mila.
— Non.
— Je ne le veux pas ici.
— Moi non plus.
Lys prit l’étui.
— Je vais le mettre en terre.
— Les germes ne poussent pas.
— On nous a appris beaucoup de choses fausses.
X
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Lys retourna au Jardin Bas au début du printemps.
Le Conseil lui avait interdit les Jardins Suspendus et les réserves anciennes. Orin avait tout de même envoyé au maître de secteur une note sèche : « incapacité partielle de la main droite, aptitude exceptionnelle à l’évaluation des matrices ». Le maître la lut deux fois, observa les lignes sombres sous la peau de Lys et décida de la garder loin des stocks sensibles.
On lui donna une petite pièce près des salles d’extraction, avec une table basse et une fenêtre sur une cour où rien ne poussait depuis des années. Elle apprit à coincer les flacons contre ses côtes pour les déboucher de la main gauche, à écrire plus lentement et à demander à Teren de serrer les sangles qu’elle ne pouvait plus nouer. Les jours froids, deux doigts se contractaient sans prévenir et la douleur remontait jusqu’au coude.
Les premiers jours, personne ne vint.
Puis Teren lui apporta un germe de rage qui faisait éclater tous les bains.
— Il dit quoi ? demanda-t-il.
Lys coinça le flacon contre sa hanche pour défaire le couvercle. Il glissa. Teren le rattrapa avant le sol et le lui rendit sans commentaire.
Lys posa la main gauche sur le cristal.
La voix hurla une insulte, puis montra l’image d’un homme enfermé dans une cellule humide.
— Qu’on arrête de le laver comme s’il était sale.
Teren fronça le nez.
— Et on fait quoi avec ça ?
— On change le bain.
— C’est tout ?
— Essaie l’eau claire sans alcool.
Le germe se stabilisa en moins d’une heure.
D’autres suivirent.
Lys ne sauva pas le Jardin Bas. Les ouvriers continuèrent à trier trop vite. Des contremaîtres vendirent des lots au marché noir. Certaines greffes échouèrent et laissèrent des gens plus abîmés qu’avant. Les Jardins Suspendus poursuivirent leurs protocoles, plus prudents sur les anciens germes, sans renoncer à ce qui faisait vivre une partie de Selenne.
Erian passa la voir une fois.
Il avait une canne et une ligne blanche le long du cou. La femme de la rivière lui parlait encore dans ses rêves. Il ne regrettait pas sa décision. Certains jours, disait-il, il la haïssait. Lys ne chercha pas à résoudre la contradiction.
Mila commença les micro-extractions avec un dispensaire du niveau médian. Les kystes revinrent moins souvent. Elle refusa toute nouvelle greffe. Elle venait parfois s’asseoir dans la petite cour pendant que Lys travaillait, sans aider, sans demander à comprendre.
Un soir, elles creusèrent ensemble un trou au pied du mur.
Le germe d’oubli reposait dans sa boîte depuis des semaines. Lys l’avait écouté chaque jour. Il ne possédait aucun souvenir entier de leur mère. Seulement des fragments arrachés au moment de la greffe : une chaleur de main, la courbe d’une chanson, une peur de mourir seule. Rien qu’on puisse rendre sans inventer le reste.
Mila prit le cristal entre deux doigts.
— C’est donc ça qui reste d’elle en moi ?
— Non. Ça, c’est ce que ce germe a pris.
— Et le reste ?
Lys regarda sa sœur.
— Je ne sais pas.
Mila hocha la tête. Elle semblait préférer cette réponse à toutes celles que Lys lui avait données auparavant.
Elles déposèrent le germe dans la terre humide.
— Il va mourir ? demanda Mila.
— Je ne sais pas.
Mila frotta la terre collée à son pouce.
— Avant, tu aurais répondu autre chose.
— Oui.
Mila eut un souffle qui ressemblait presque à un rire.
Elles recouvrirent le cristal. Lys tassa la terre de la main gauche. La droite, raide contre son ventre, lançait jusqu’au coude. Derrière le mur, les conduites du Jardin Bas cognèrent ; les voix se turent un instant.
Mila resta accroupie un moment, de la terre sous les ongles. Puis elle se releva.
— Tu viens ?
— Dans une minute.
Mila rentra. Lys posa sa main gauche sur sa cuisse. Sa droite battait d’une douleur sourde contre son ventre. Les voix remuèrent, puis se dispersèrent.
Sous la terre, le germe ne parla pas. Lys resta jusqu’à avoir froid.